France
: Pratique de la NBAS en Maternité Le point de vue d'une psychologue
Drina
Candilis-Huisman Psychothérapeute Maître de conférence
à l'université de Paris 7 Denis-Diderot
L'échelle de Brazelton est un outil désormais bien connu qui se
présente à la fois comme une grille d'évaluation objectivante des
compétences du nouveau-né dans les quelques jours qui suivent la
naissance et comme un outil d'intervention, proche des méthodes
de guidance, destiné à encourager la mère dans la découverte des
possibilités de son enfant. Je pratique cette échelle depuis de
nombreuses années en maternité, tant à des fins de formation et
de recherche que comme un moyen d'observation et d'interrogations
inlassables sur la mise en place des premiers liens mère enfant.
Cette confrontation récurrente aux tout premiers temps de la vie
enrichit considérablement le travail de psychothérapeute que j'exerce
par ailleurs. En retour, la formation de psychothérapeute influence
aussi ces observations "tout-venant" que je suis amenée à faire
tant au niveau du souci de prévention qui m'anime nécessairement
qu'au niveau du cadre mis en place et de l'analyse des mouvements
internes qui se jouent dans cette triade très particulière créée
entre le bébé, sa mère et l'examinateur que je suis. Il ne s'agit
pas pour moi de défendre ici un mode d'emploi de l'examen du nouveau-né
selon une méthode définie une fois pour toutes, ce qui d'ailleurs
me paraît très éloigné des positions de Brazelton lui-même, mais
de présenter un ensemble de réflexions inspirées par cette pratique.
L'IMMEDIAT POST-PARTUM : REFOULEMENT ET INSCRIPTION
Le plus généralement, le moment de la naissance est recouvert d'une
amnésie normale qui a sans doute pour fonction de protéger tous
les participants à cette scène de la charge émotionnelle qu'elle
contient.
Dans les thérapies d'enfant, il arrive souvent qu'une mère évoque
la naissance de son enfant avec une certaine émotion. Si les difficultés
traversées par l'enfant réactivent chez elle des associations qui
la mènent de proche en proche au moment où ce bébé est venu au monde,
alors ces remémorations maternelles se présentent comme une condensation
de différents passés : celui de son passé en tant qu'enfant de sa
propre mère, grand-mère maternelle de son bébé, celui de sa grossesse
et des événements qui s'y réfèrent (en particulier les deuils),
celui des circonstances précises de la mise au monde de cet enfant-là
ou des enfants précédents, enfin celui des projets dont il était
porteur, ce que S.Lebovici a désigné sous le nom de "mandat transgénérationnel".
Lorsque surgit un récit relatif à la naissance dans une thérapie
d'enfant, il est à entendre non pas comme un moment fondateur destiné
à dire la vérité de l'être que cet enfant est devenu, mais comme
un matériau (favorisé par le transfert) qu'il faudra reprendre et
élaborer à la façon d'un rêve ou d'un souvenir-écran. On peut penser
qu'alors le refoulement relatif au temps de la naissance ne s'est
effectué que d'une façon partielle, laissant plus ou moins intact
le potentiel traumatique qui s'y attache. "La naissance renvoie
davantage au changement qui se produit chez la mère ou les parents
qu'à celui qui se produit chez le nourrisson" écrit Winnicott dans
Le bébé et sa mère (1966) insistant sur la force conflictuelle des
représentations maternelles liées à ce temps de la vie.
L'intervention autour de la naissance à l'aide de l'échelle de
Brazelton se situe en amont de cette longue série de réaménagements.
Elle suppose que le clinicien soit attentif non seulement aux compétences
du bébé, ce qui constitue le projet manifeste de l'examen qu'il
propose, mais qu'il ait le souci d'instaurer une situation suffisamment
ouverte où la mère et le bébé, séparément ou ensemble, vont susciter
en lui des impressions qui vont l'agir à son insu. Pour donner un
exemple, il arrive souvent au cours de la passation de l'échelle
que l'examinateur "oublie" tel ou tel item avec tel ou tel bébé
particulier. Ces oublis sont à ré interroger, me semble-t-il, par
rapport à la dynamique de l'examen. Il n'est pas indifférent de
remarquer s'ils ont plutôt lieu au début de l'examen lorsque le
bébé est endormi et que l'examinateur répugne à le réveiller plus
vigoureusement, ou bien à un moment où l'examinateur perçoit la
fragilité des ressources du bébé et modère ses sollicitations. De
même, lorsque la mère fournit spontanément ses propres commentaires
sur ce qu'elle observe de son bébé, il est bien évident qu'il faut
y prêter une attention toute particulière. La curiosité naturelle
de la mère et son désir de savoir sont des alliés puissants de l'observateur
dans la passation de l'échelle. Ils se déploient dans des champs
qui sont signifiants pour elle, et, qu'à ce titre, il faut repérer
pour les reprendre et relancer dans la mesure du possible le processus
associatif.
Certains items attirent plus que d'autres les maternels, par exemple
la manuvre du tiré-assis destinée à solliciter le tonus axial du
bébé peut susciter chez la mère de l'inquiétude ou au contraire
de l'admiration devant une maturité insoupçonnée chez son bébé.
Certaines seront attentives aux capacités d'orientations à la clochette
ou à la voix et leurs commentaires sont toujours significatifs.
Une mère peut dire son soulagement à constater que le bébé entend
alors que des problèmes de surdité sont présents dans la famille.
Une autre associera sur un orage particulièrement violent vécu au
cours de la grossesse qui avait provoqué une agitation inhabituelle
chez le ftus. L'examinateur devient ici l'observateur attentif
des projections maternelles et des affects qui leur sont liés. Leur
extériorisation devant les possibilités de l'enfant mises en évidence
par l'examen leur permet d'être contenues et pensées par une tierce
personne.
L'examen tel que je le mène n'est pas une enquête sur les représentations
maternelles en tant que telles, mais il vise à travailler tout ce
qui va dans le sens de la transmission de la vie. Cet a priori s'impose
d'emblée lorsqu'une mère a perdu un bébé lors d'une grossesse précédente
ou lorsque le suivi de grossesse a permis de repérer des fragilités
narcissiques importantes chez elle, mais il fonctionne aussi dans
tous les autres cas.
COMMENT S'ORGANISE CONCRETEMENT LE CADRE DE L'OBSERVATIONê?
Le premier contact se fait dans la chambre de la mère. La demande
vient la plupart du temps de mon fait lorsque je me présente comme
enseignant chercheur et que je sollicite sa participation à mon
intérêt pour l'observation des nouveau-nés. Rares sont les mères
pour lesquelles ce regard posé ensemble sur l'enfant paraît intolérable.
L'accueil est bien évidemment encore plus favorable si mon arrivée
a été préparée par des membres du personnel de la maternité, sage-femme,
médecin ou psychologue du service. Si j'ai souvent regretté ce statut
d'exterritorialité par rapport au service, j'en vois aussi aujourd'hui
les avantages : travailler très spécifiquement l'accessibilité de
la mère aux capacités individuelles de l'enfant telles qu'elles
se présentent le jour de l'examen.
Les préalables sont de deux ordres : aménager l'espace et présenter
le but de l'examen.
Pour le premier point, il est nécessaire de baisser les stores
et de veiller à la température de la pièce, de disposer d'un linge
pour poser le bébé sur le lit. Il faut aussi s'efforcer de limiter
les intrusions intempestives pendant une demi-heure, qu'elles viennent
des besoins médicaux du service (et l'on sait qu'une jeune femme
en maternité est suivie par plus de vingt quelquefois trente personnes
différentes) ou de l'intérieur de la chambre elle-même.
Certaines mères décrochent spontanément le téléphone, par exemple,
d'autres pas. Quelquefois l'interprétation de cette consigne par
la mère révèle quelques surprises. Je pense par exemple à une mère
qui avait accepté l'examen uniquement pour faire barrage à la visite
de sa belle-mère qu'elle ne souhaitait pas recevoir ! D'autres encore
me donne leur autorisation en ajoutant que grâce à cela, elles en
profiteront pour prendre leur douche tranquillement.
Derrière ces anecdotes, l'examinateur est confronté aux conséquences très variables des raccourcissements des séjours en maternité, laissant trop peu d'espace à la détente propice à la découverte du bébé. Dans les grandes maternités françaises, le séjour dans le post-partum n'excède pas trois jours.
Pour ce qui est du second point, la présentation peut être très sommaire dans la mesure où elle permet surtout de lier connaissance, l'essentiel étant de laisser parler la mère.
De quoi parle-t-elle? Le plus souvent d'elle-même et surtout de l'accouchement, de "l'incroyable histoire" qui vient de lui arriver. Les sages-femmes de suivi de grossesse connaissent bien la place privilégiée qu'elles occupent pour recueillir après l'accouchement le récit de ce que la mère et elles ont préparé ensemble pendant neuf mois. Joan Rafael Leef parle même de la nécessité d'un véritable debriefing autour de l'accouchement, destiné à soutenir non seulement les processus physiques mais surtout les processus psychiques qui les accompagnent et les attentes transférentielles de la femme. Pour ma part, j'ai souvent le sentiment d'engendrer une certaine frustration chez la mère si je ne lui accorde pas un temps suffisant avant de me tourner vers le bébé.
L'immédiat post-partum est un temps marqué par l'étrangeté de la situation, étrangeté de devenir mère, étrangeté du bébé. Dans la situation d'examen, la nécessité de laisser la mère parler d'elle est un préalable à la construction d'une alliance autour de l'observation du bébé. Nadia Stern a parlé des mères prématurées à propos des naissances de bébés prématurés. Nous abordons les jeunes accouchées comme des mères nouvellement nées qu'il faut entourer de la même empathie que celle nous déployons envers le nouveau-né. L'examen de l'enfant se révèle dans bien des cas la meilleure porte d'entrée auprès des mères encore sous le choc d'un accouchement difficile.
"La jeune femme qui me reçoit se dit satisfaite, et même "très satisfaite" insiste-t-elle de son suivi de grossesse et du post-partum, alors qu'elle a subi des forceps et une déchirure du périnée complet. Peu loquace, elle reste réservée sur le déroulement de l'accouchement par contre elle se plaint amèrement de sa voisine de chambre "qui était odieuse", et signale que son bébé a pleuré la nuit entière et régurgite beaucoup. Il est couché sur le dos dans son berceau, incliné en position clive, habillé élégamment mais sans couverture ni drap, pour le contenir laissant une étrange impression de vide autour de lui. Les mimiques de son visage endormi passent rapidement demi-sourires à des grimaces douloureuses accompagnées de régurgitations. Pendant l'examen, les changements d'états ne sont pas clairement distincts chez ce bébé dont toutes les réactions semblent comme parasitées par la douleur. Dès qu'il est déshabillé, il se met non seulement à pleurer, mais il se tend et se raidit au point que les manuvres d'évaluation du tonus sont impossibles, chaque item doit être repris à plusieurs reprises avec douceur afin de lui inspirer confiance et de trouver chez lui suffisamment de détente pour qu'il puisse exprimer ses possibilités. Son thorax est gonflé comme une carapace de tortue et ses membres sont droits et raides comme des bouts de bois. Après beaucoup d'enveloppements de ma part, de cajolement, de murmures il accepte de se laisser aller au creux de mes bras et je peux le confier à sa mère qui adopte immédiatement les mêmes gestes que moi pour lui parler."
L'étrangeté de la mère vis à vis d'elle-même est-elle renforcée par l'état de détresse attribuée au bébé?
C'est le cas de madame X.. dont la petite fille est depuis deux jours avec elle après une brève hospitalisation en pédiatrie. La mère se dit anxieuse et fatiguée mais pas déprimée. Elle est très prolixe sur le déroulement de sa grossesse qui lui a paru "très abstraite". Elle a vécu la fin de cette période de façon si excitée qu'elle n'arrivait plus à dormir. à la naissance, elle a vu l'enfant "noire", très brune, très foncée. Le lendemain ce n'était plus la même. Et aujourd'hui, c'est encore une autre, mais il lui semble la connaître de mieux en mieux. Et elle ajoute "qu'il lui faudrait un mois pour bien connaître son enfant".
Si dans ce cas, la séparation occasionnée par les soins nécessaires au bébé fait de cette étrangeté une image quasiment palpable pour la mère, il n'est pas toujours besoin d'éléments dans la réalité pour que la mère y soit sensible. Sorte de terreau, commun entre la mère et le bébé, le sentiment d'étrangeté participe aux mouvements d'identification maternelle aux besoins de l'enfant. On se trouve au cur même des oscillations contradictoires que traverse la mère entre "être un bébé" et "avoir un bébé".
"Les infirmières me demandent d'aller voir la mère de Malvina qu'elle trouve difficile et infantile protestant à la moindre piqûre et tout en revendiquant sans cesse des soins. Cette dame se présente d'emblée comme une enfant unique et elle regrette de ne pas avoir eu de frères et surs "surtout après 18 ans" précise-t-elle, évoquant en moi l'idée d'un manque de soutien dans l'accession à la vie adulte et à la sexualité. Elle suit l'examen avec une attention de façade préoccupée par ses douleurs à la mâchoire qu'elle désigne comme une "migraine de bouche". Par ailleurs elle ne souhaite pas allaiter le bébé. Elle semble attendre que tout le monde s'occupe d'elle comme d'une petite fille et signale que le père du bébé, qui a eu 8 frères et surs va l'aider pendant 8 jours puis sa mère prendra le relais.
L'impression générale du bébé est celle d'une enfant peu irritable, peu réactive de manière générale bien que présente lorsqu'on la sollicite et même organisée par la stimulation. Par exemple, aux épreuves d'orientation, elle fronce les sourcils avant de répondre, comme pour mieux marquer son intérêt pour ce qu'on lui propose, mais elle ne prend pas d'initiative spontanée. Dans les contacts proches, elle est comme un sac de pomme de terre lorsqu'elle est portée verticalement dans les bras pour l'évaluation de sa calinité. En position horizontale, elle accepte davantage de se laisser aller, mais elle écarte curieusement le bras gauche vers l'extérieur au point que sa mère le remarque et ajoute que c'est ce qui l'a gênée pour l'allaiter ! Lorsque je commente le fait que cette enfant me paraît très peu irritable, la mère reprend avec fierté que la seule fois où sa fille a pleuré c'est lorsque l'infirmière lui a posé à elle, la mère, une perfusion. constatation sensible d'un lien charnel à travers le corps, qui permet peut-être de mettre un peu à distance les aspects persécuteurs de ce bébé pour la mère.
LE TEMPS DE LA RENCONTRE
Dans le temps et l'espace qui nous sont impartis, nos questionnements sont de deux ordres : quelle réalité attribuée au bébé comment faire pour que cette réalité soit à la fois perçue par la mère et non-effractante par rapport aux images qu'elle s'est construite au cours de la grossesse et dans les vicissitudes de son histoire. L'opposition désormais classique entre bébé réel et bébé imaginaire a engendré une sorte de réification de ces termes qui ne nous sont plus d'un grand secours. S.Lebovici nous a montré comment "le formidable investissement narcissique de la mère fait de l'enfant le dépositaire de sa sexualité préconsciente et inconsciente" et il distingue par conséquent l'enfant imaginaire issu du désir de grossesse de la mère de l'enfant fantasmatique, fruit de son désir de maternité et de son désir d'enfant.
Les limites du cadre que nous nous assignons permettent de produire quelque chose que la mère a peut-être déjà pensé et que l'observation du bébé faite à deux matérialise. L'évaluation des compétences du nouveau-né se fait dans la relation à trois instituée par le cadre de l'examen. L'examen révèle ici son originalité par rapport aux autres interventions qui ont lieu à la maternité, que ce soient celles des psychologues cliniciennes du service sollicitées principalement autour de manifestations psychopathologiques de la mère, ou celles du pédiatre davantage centrées sur l'examen physique du nouveau-né. Pratiqué très peu de temps après la naissance, cet examen centré sur l'enfant peut arriver trop tôt dans la mise en place du processus de différentiation mère enfant, les possibilités de relais s'avèrent alors indispensables. Il n'est pas rare qu'à la suite d'un examen pourtant mené sans indication précise du service, je signale la nécessité de revoir telle ou telle mère avec son bébé soit dans le cadre d'un suivi PMI soit dans le cadre de l'H.A.D. (hospitalisation à domicile) par les sage-femmes qui a lieu après l'hospitalisation en maternité, soit encore au sein d'un dispositif plus spécialisé.
"A•cha est un premier bébé, née à terme et pesant 4 kilos. Elle se réfugie à de nombreuses reprises dans le sommeil tout au long de l'examen délicat à mener du fait de sa passivité. La mère signale qu'elle allaite le bébé depuis deux jours mais "qu'elle a déjà mal aux seins". Alors que le bébé tente à grand peine de maintenir un état de vigilance en ouvrant doucement les yeux, sa mère se détourne en disant "elle me fait peur avec son regard, j'ai l'impression qu'elle m'espionne". Après un bref pleur, elle se rapproche du bébé et lui demande de ne pas pleurer avec un geste nerveux et inquiet presque menaçant. Elle se dit très nerveuse,È au contraire de son mari", et désireuse de reprendre rapidement son travail. Elle vient d'une famille de douze enfants, sa mère est analphabète précise-t-elle, et réside à l'étranger avec un de ses frères. Pourrait-elle prendre l'avion avec un si petit bébé pour la rejoindre? Elle-même est arrivée en France, il y a une quinzaine d'années pour ses études et elle occupe à présent un poste de chercheur dans une discipline scientifique. Après deux IVG à cette époque-là, elle envisageait avec son mari un traitement pour stérilité quand sa grossesse s'est déclenchée spontanément."
Ce cas comme beaucoup d'autres, illustre les difficultés d'une prévention plus efficace en maternité. Des IVG remontant à une douzaine d'années, un début de traitement pour stérilité ne constituent pas en soi des indications d'interventions, et pourtant...
Un autre point de cette vignette concerne l'irritabilité observée chez les nouveau-nés et sa contingence avec les risques de dépression maternelle. Pour Lynn Murray, c'est l'irritabilité du bébé qui déprime sa mère, pour d'autres auteurs, la dépression maternelle enclenche un cycle interactif trop frustrant pour l'enfant (par défaut ou par excès). Il y a probablement des situations très différentes. La mesure de l'irritabilité à l'échelle de Brazelton tient compte de la fréquence et de l'intensité des pleurs ainsi que du seuil d'excitabilité du bébé, la concomitance des réactions hypertoniques pouvant à cet égard constituer un facteur associé ou une conséquence de cette irritabilité. Mais tel bébé qui s'avère irritable peut rencontrer une mère suffisamment soutenue pour ne pas se sentir directement responsable de cette irritabilité. On ne doit pas oublier que les pleurs sont un signe de la vitalité de l'enfant. Dans d'autres dyades au contraire, l'ensemble de la situation se présente tout autrement et les pleurs peuvent être déjà la manifestation d'un retrait du bébé suscitant à leur tour un retrait chez la mère ou parce qu'il y a retrait chez elle. On touche à des niveaux d'analyse que les outils épidémiologiques ne décrivent pas suffisamment. Deux petits exemples cliniques me serviront d'illustration.
J'observe le même jour Shirley et Tiphaine, deux bébés aux yeux très bleus mais avec une qualité de regard tout à fait différente. Shirley me "fusille" du regard et hurle de colère dès que je la touche. La mère, dont c'est le troisième enfant, évoque en riant son "tempérament bagarreur" et ajoute qu'elle tire si vigoureusement sur le sein qu'elle a déjà des crevasses ! Alors que je m'apprête à quitter la chambre après un examen un peu inachevé du fait des cris de protestation de la petite fille, la mère la remet aussitôt au sein comme si elle n'attendait que mon départ pour la retrouver.
Tiphaine au contraire est un petit garçon lent et doux. Lorsque j'entre dans la chambre, la mère l'a déposé un peu à distance sur le lit, inquiète, dit-elle, d'un rôt qui ne passait pas. Elle le regarde d'un air absent. Le bébé s'agrippe directement à mon regard sur un mode tendre et touchant, presque vulnérable. La mère s'anime au cours de l'observation, et se met à évoquer les pleurs du bébé, le fait qu'il supporte mal de rester dans son lit et qu'il préfère s'endormir contre elle. Elle souligne qu'elle a remarqué qu'il lui fallait toujours un contact avec la paroi du berceau. Le bébé reste intensément présent tout au long de l'examen, et fixe avec attention les mouvements de ma bouche quand je m'adresse à sa mère. Déposé à nouveau sur le lit, il cale son poing d'un air rêveur sous son menton, comme pour trouver dans cet auto-contact corporel un prolongement à nos échanges. La mère a aussi de la peine à me quitter et tente de me retenir en soulevant une autre de ses inquiétudes.
Dans ces deux exemples de bébés aux "tempéraments" si différents on voit bien comment d'emblée le système d'interprétation maternelle correspond lui aussi à des projections extrêmement différentes. La précocité de l'effet de miroir entre la mère et l'enfant est souvent très troublante pour l'observateur laissant ouverte la question de savoir qui transmet quoi ?
Dans une étude antérieure menée avec Claire Squirès pour sa thèse sur les bébés nés après la disparition de l'enfant précédent, nous avions constaté qu'une majorité des bébés examinés s'avéraient d'un contact relativement difficile à l'examen soit du fait de leur irritabilité soit du fait d'une trop grande dispersion de leurs compétences, rendant problématique toute prévisibilité de leur comportement. De leur côté, les mères restaient en retrait comme dans l'attente que le bébé les sollicite le premier, trop inquiètes sur leurs propres compétences à l'animer ? On pourrait rapprocher leur attitude de ce commentaire de Bernard Golse sur la notion de disponibilité maternelle "nécessaire pour que l'enfant découvre la richesse de la relation intersubjective", et sur le "fantasme de disqualification parentale"que l'on voit ici à l'uvre et qui met à mal cette disponibilité-- fantasme que l'on retrouve aussi chez les mères déprimées.
FONCTION THERAPEUTIQUE DE L'EXAMEN DU NOUVEAU-NE
En entrant dans une chambre d'accouchée, j'ai toujours comme fil rouge de conduite cet aphorisme de Winnicott qui dit que le mieux que l'on puisse faire face à une jeune mère et à son bébé, c'est de ne pas intervenir. Bien que l'examen implique une attitude active de l'examinateur qui manipule le bébé, c'est le bébé qui fait l'essentiel du travail auprès de sa mère.
Valentine est née pendant des vacances scolaires. Son père, parti en vacances avec ses enfants d'un premier lit, ne les a pas interrompues pour venir la voir. De plus aucun membre de la famille maternelle, désapprouvant cette union, ne s'est déplacé non plus laissant la mère dans un profond désarroi vis-à-vis de l'arrivée de ce bébé. Elle la trouve laide, ne sait pas comment s'y prendre pour la calmer, redoute le retour à la maison. C'est dans ce contexte bruyamment abandonnique que je propose d'observer le bébé. Son visage très expressif se plisse de façon comique lorsque je la sollicite, elle s'organise de mieux en mieux au fur et à mesure que l'examen avance, et je finis en la reposant dans son lit bien éveillée et tranquille, presque souriante. Elle se roule un peu de côté et s'empare de son drap qu'elle enserre de ses mains comme si elle retrouvait un compagnon familier. J'en profite pour féliciter la mère sur les capacités d'auto-apaisement du bébé et la qualité de son état de vigilance. La mère m'avoue alors qu'elle ne s'était jamais beaucoup intéressée aux bébés jusque-là mais que cette observation lui avait beaucoup appris et l'avait surtout soulagée de l'idée trop pénible pour elle qu'elle devait être "tout pour sa fille".
De cette dernière observation, je tirerai quelques commentaires de conclusion.
L'examen n'est bien évidemment pas une thérapie en soi. Il arrive qu'il y ait une demande de suivi de la mère, ce qui n'est pas le plus fréquent car cela suppose un début de transfert sur l'examinateur qui ne me paraît pas être la règle. Par contre, les mères se souviennent avec beaucoup de netteté d'un moment particulier de l'examen qui les avait marqués, souvent plusieurs mois voire plusieurs années après.
Dans l'immédiat post-partum, mère et bébé partagent
un temps entre l'histoire vécue en commun pendant la grossesse
et le temps du développement des liens de parentalité,
moment en suspens qui laisse ouvert toutes les potentialités
qu'il recèle à condition de les favoriser. Pour Bion et ses
continuateurs (1995) en particulier les tenants des méthodes
d'observation d'Esther Bick le temps de la naissance est un temps
d'émerveillement. Je crois que l'examen de Brazelton peut
participer de cet émerveillement autour du berceau si l'examinateur
prend garde à ne pas le confondre avec une interprétation.
En favorisant la découverte émue des capacités
du bébé, quelqu'elles soient, la mère peut
ainsi renouer avec une image positive d'elle-même, image que tous
les mouvements de culpabilité dipienne nécessairement
traversée dans la crise d'accession au statut d'être-, mère
peuvent menacer. Je crois que c'est ce qui constitue la valeur thérapeutique
de l'examen de Brazelton, mêême bref, même transitoire dans
le lent processus d'instauration des liens de parentalité.
J'ai voulu souligner ici que la bienveillance de l'examinateur en
était la condition préalable indispensable.
Bibliographie :
Drina Candilis-Huisman
La NBAS un paradigme pour l'étude des premières relations du nouveau-né in Le monde relationnel du bébé (colloque de l'Arip Avignon 1996) ss. la dir. de Michel Dugnat pp.93-101 ERES 1997
Drina Candilis-Huisman
Repérage des transmissions psychiques maternelles chez le nouveau-né in Psychopathologie périnatale Monographie de la revue internationale de psychopathologie . PUF ss. la dir. de M.Bydlowski et D.Candilis-Huisman pp.83-99 1997
Drina Candilis-Huisman
L'état de détresse du nouveau-né et le champ de l'observation
Etats de détresse ss. la dir. de J.André et C.Chabert PUF 1999 pp.63-77
Bernard Golse
Du corps à la pensée PUF Le fil rouge 1999
.Article Accessibilité maternelle dans le Dictionnaire de psychopathologie de l'enfant et de l'adolescent ss. la dir. de Françoise Gerstlé-Moggio, Michèle Emmanuelli et Didier Houzel Paris PUF 2000
Marie-Blanche Lacroix et Maguy Monmayrant (ss. la dir.)
Les liens d'émerveillement. L'observation des nourrissons selon Esther Bick et ses applications . èRES 1995
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